Publié dans le Figaro le 10 juillet 2026
Il n’est pas étonnant que 76% des Français placent la santé en tête de leurs préoccupations. Jamais le système n’a autant coûté. Jamais il n’a autant déçu …
Les délais d’accès au spécialiste s’allongent, les urgences sont saturées, un tiers des médicaments agréés par l’Agence européenne du médicament ne sont pas disponibles en France, et trouver un médecin traitant devient une gageure quand on s’installe dans une nouvelle commune.
Parallèlement, la situation budgétaire de l’assurance maladie est alarmante avec un déficit structurel désormais qualifié comme étant « hors de contrôle ». Sans réforme, de 15,9 milliards d’euros en 2025, il se creusera de quelques milliards d’euros supplémentaires d’ici 2028.
Cela s’explique notamment par une progression de l’Ondam (Objectif national des dépenses d’assurance maladie) trois fois supérieure à la croissance et donc intenable. Chaque nouveau remboursement est financé à crédit.
Sans réforme profonde, des rabots sont inévitables dans les mois et années à venir, mais ils paupériseront un peu plus le système.
Face à cette situation, qu’émerge-t-il du débat politique ? Quelques incitations fiscales de colmatage, le financement d’expérimentations sans lendemain, un contrôle administratif accru des professionnels de santé, et un discours théorique sur la prévention qui n’a jamais constitué l’axe central des politiques de santé publique.
Beaucoup de candidats proposent des mesures techniques là où il faudrait une vision d’ensemble sur l’architecture du système de santé et de son financement.
Le modèle actuel, conçu en 1945, a constitué une avancée historique mais il n’est plus adapté. Le vieillissement démographique, les maladies chroniques, la révolution numérique et les tensions budgétaires ont changé la donne. Continuer à adapter les anciens mécanismes sans repenser leur architecture n’est pas la solution.
La population française vieillit. A lui seul, ce vieillissement suffit à imposer une refonte en profondeur car la maladie a changé de nature. Là où l’on mourait vite d’un épisode aigu, on vit désormais des années avec des pathologies chroniques.
L’enjeu est donc de mettre en adéquation l’offre de soins avec les besoins nouveaux, d’investir massivement dans la prévention, notamment en dotant chaque citoyen d’un compte personnel de prévention, simple et incitatif, mobilisable tout au long de la vie.
L’objectif est de réduire la demande de soins évitables et de préserver l’autonomie le plus longtemps possible.
La maladie d’Alzheimer en est un parfait exemple puisque près de la moitié des cas sont liés à des situations sur lesquelles on aurait pu agir plus tôt dans la vie.
Enfin le vieillissement, dès lors qu’il change le ratio actifs/retraités, impose mécaniquement d’imaginer un financement non seulement de l’assurance maladie mais de toute la sécurité sociale, qui ne soit plus majoritairement assis sur le travail.
L’évolution de la société suppose également de considérer autrement les risques sociaux et environnementaux devenus chroniques (maladies de longue durée, dépendance, maladie mentale, handicap, fragilités professionnelles).
La protection sociale doit moins réparer et davantage prévenir, accompagner et développer le capital humain tout au long de la vie.
La gouvernance doit évoluer. L’État doit retrouver un rôle de stratège – fixer les objectifs de long terme, garantir l’équité, s’assurer de la vitalité de la recherche – tout en confiant davantage de responsabilités et d’autonomie aux collectivités et aux acteurs de santé locaux.
Les parcours de santé et d’accompagnement, comme la définition des besoins en personnels de santé, gagneraient en efficacité s’ils étaient organisés au plus près des besoins locaux.
Les technologies seront un levier décisif de cette mutation. Intelligence artificielle, outils numériques, robotique, ciblage et biothérapies permettront de personnaliser les parcours, d’anticiper les ruptures et d’améliorer l’allocation des ressources. Les ignorer reviendrait à construire un système déjà dépassé.
La soutenabilité financière sera le nerf de la réforme. Elle exigera des choix clairs et une vision systémique : clarifier la répartition entre assurance maladie obligatoire et couverture complémentaire, construire des budgets pluriannuels fondés sur les besoins réels, évaluer les dépenses, favoriser l’innovation et rapprocher le pilotage des finances sociales et des finances publiques.
Une fois le modèle défini, la question du financement retrouvera sa cohérence. Financer sans savoir ce que l’on veut préserver ou transformer conduit à l’impasse.
Enfin, l’accès à la santé est un enjeu démocratique. Pour se faire bien soigner, il faut souvent aujourd’hui « connaître quelqu’un ». Que la qualité des soins varie selon les lieux et les milieux n’est pas une surprise, mais une injustice.
Elle pose la triple question de l’égalité des chances, de la sécurité des soins et de l’efficacité de la dépense publique.
Rendre publics les résultats des établissements de santé comme des professionnels stimulerait la concurrence par la qualité et offrirait un puissant levier de transformation au service des patients.
La mise à disposition des bases de données et d’information sur les pathologies, la création de services d’orientation dans l’offre de soins feront des patients des acteurs éclairés de leur parcours de soins et de leurs habitudes de vie.
« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire » déclarait Jaurès en 1903. Cette vérité, il est temps de la dire : seule une refondation complète du système de santé garantira aux générations futures des soins efficaces et restaurera la confiance des citoyens dans leur contrat social.
En 1945, la France avait su bâtir un système adapté à son époque.
Elle doit aujourd’hui faire preuve de la même ambition. On ne sauvera pas le système de santé avec de simples mesures, même intelligentes.
L’ampleur de la réforme exige une légitimité démocratique à sa hauteur : un référendum pour sceller le nouveau contrat social, et des ordonnances pour enclencher les réformes dès les 100 premiers jours du prochain mandat.
Signataires :
Pr Philippe Juvin, député, rapporteur général du Budget
Thibault Bazin, député, rapporteur général du Budget de la sécurité sociale
Frédéric Bizard, professeur d’économie, ESCP, président fondateur de l’Institut Santé
