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Pharmaciens : ce n’est pas la vaccination qui va sauver les pharmacies !

Dans le cadre de l’examen du PLFSS* 2017 le 18 octobre dernier, des députés* ont voté l’expérimentation de la vaccination antigrippe par les pharmaciens. L’auteure de l’amendement, Michèle Delaunay, parle « d’une mesure de simplification, susceptible d’améliorer la couverture vaccinale qui reste très insuffisante ». Cette mesure est défendue par les syndicats de pharmaciens. Pourtant, aucun bénéfice de santé publique n’est à en attendre et elle est une fausse bonne idée pour l’avenir des pharmaciens !

Une transformation du métier plutôt qu’une évolution incrémentale

Des chiffres d’affaires en baisse, une marge commerciale qui s’érode, un excédent brut d’exploitation en repli, tel est le lancinant constat du secteur des pharmacies ces dernières années. Le résultat est la fermeture sur un rythme en 2016 d’une pharmacie tous les deux jours et une morosité pesante qui s’installe chez les pharmaciens d’officine. Alors que 70% des étudiants en pharmacie choisissaient l’officine auparavant, ils ne sont plus que 30% aujourd’hui soit environ 700 par an. Sachant que 2400 titulaires d’officine ont 66 ans ou plus, on voit l’urgence de la situation à transformer le métier pour le rendre de nouveau attractif.

Le modèle économique traditionnel des pharmacies est condamné par l’évolution structurelle du marché pharmaceutique qui est loin d’avoir encore produit tous ses effets. Près de 80% du chiffre d’affaires d’une pharmacie repose sur les médicaments dont le marché va se polariser sur deux segments – le marché des génériques et celui des produits innovants – qui ne pèsent actuellement que 20% chacun mais qui devraient demain sensiblement augmenter. Le marché de masse des médicaments princeps peu innovants va trop fortement et rapidement se contracter pour être compensé par une hausse des ventes en produits d’automédication ou  parapharmaceutiques. Cette tendance intrinsèque au marché est accentuée par la maitrise avant tout comptable des dépenses de santé par les pouvoirs publics ces dernières années qui  accélère la baisse des prix.

A cette vision interne au secteur doit s’ajouter la vision globale de notre système de santé. La triple transition démographique, épidémiologique et technologique exige une refondation de son organisation, de sa gouvernance et de son financement. Après avoir instauré un système de soins de référence au XXème siècle, la France doit construire un système de santé de référence au XXIème siècle. Ce passage du soin à la santé nécessite une évolution stratégique majeure qui peut se formuler par de « l’accès aux soins à l’accès à la santé ». L’accès à la santé se divise en deux composantes : le maintien en bonne santé et l’accès aux meilleurs soins aux meilleurs coûts.

Si les pharmaciens adaptent rapidement leur modèle à ce nouvel environnement, ils sortiront gagnants de cette évolution. Cette adaptation doit être stratégique, adaptée aux enjeux et rapide même si elle progressive. En cela, le droit à la vaccination est une mesure inadéquate. Elle ne changera rien au taux de couverture vaccinale, pour lequel aucune étude ne montre que l’accès au vaccin était un frein.

Certes l’économie des pharmacies de demain sera dominée par de la prestation de services, mais au moins deux conditions de succès s’imposent : la valorisation des compétences exclusives de la profession et la focalisation sur des activités nouvelles non servies aujourd’hui. La nouvelle donne en santé offre trois nouveaux champs d’activité au pharmacien sur lesquels il pourra appliquer ces facteurs clés de succès: la e-santé, le maintien en bonne santé et la prise en charge des patients chroniques.

 

Une évolution du métier en conformité avec les expertises exclusives du pharmacien

Plutôt que d’aller s’immiscer sur des activités existantes réalisées par d’autres professionnels de santé,  le pharmacien devrait se réinventer à partir des activités innovantes. Télésurveillance, auto-tests, objets connectés, entretiens de prévention, accompagnement des patients chroniques, éducation sanitaire, big data… la liste est longue des nouveaux pans d’activité sur lesquels le pharmacien peut s’imposer grâce à des capacités exclusives. La clé du succès pour l’avenir du pharmacien est la même que pour les autres agents économiques. Nous entrons dans une économie de l’innovation guidée par la valeur perçue d’un service délivré (dans lequel le produit n’est qu’une composante, un moyen et non une fin) de plus en plus désintermédié, piloté sur demande directe du consommateur final.

Les pharmaciens ont de formidables atouts pour sortir gagnant du nouveau monde mais aussi des handicaps. D’abord, leur haut niveau d’expertise est une condition de réussite dans l’économie de l’innovation qui valorise les qualifications. Plus que dans l’ancien monde, le cœur d’expertise du pharmacien sera source de valeur ajoutée pour les usagers et la collectivité. Le nouveau métier de pharmacien ne dépendra plus d’un monopole juridique fixé par l’État mais d’un monopole de capacités validé par les usagers. Ensuite, le pharmacien est le professionnel de santé le plus proche des citoyens – avec un bon maillage territorial et une grande facilité d’accès -, ce qui lui donne un avantage concurrentiel important pour les trois nouvelles activités suggérées. La relation de confiance qui le lie aux usagers est un autre atout. L’handicap majeur du pharmacien est la résistance au changement des professionnels installés qui se sont épanouis toute leur carrière dans un modèle aujourd’hui en déperdition. Comment accepter de se remettre en cause quand on estime, à juste titre, avoir parfaitement jouer avec éthique et professionnalisme son rôle dans le système et répondu aux attentes individuelles et collectives ?  Nul ne peut nier cette réalité, la confiance et la satisfaction des Français pour leur pharmacien en témoignent. Et pourtant, il faut réinventer son métier !

« Il faut que tout change pour que rien ne change » disait Lampedusa : le nouveau monde impose une évolution darwinienne de toutes les professions de santé à laquelle il faut donner un sens et des fondamentaux. Il y a une urgence pour les pharmaciens tant leur activité principale actuelle est ubérisable. Le succès de la refondation du métier dépend largement du processus de la réforme. C’est d’abord le partage d’un diagnostic lucide et objectif auprès du plus grand nombre, puis l’établissement d’une plateforme stratégique sur la pharmacie du troisième millénaire. Sans adhésion large au sein de la profession sur ces deux étapes, la refondation ne sera pas possible et la profession se paupérisera.

Une fois ces deux étapes franchies et pas avant, les pharmaciens doivent attendre de l’État qu’il les accompagne. Si l’État doit jouer un rôle de facilitateur dans la transformation des professions, il n’a ni la vision ni la compétence pour réaliser leur aggiornamento stratégique à leur place. L’autorisation donnée aux pharmaciens de vacciner, qui n’a aucune utilité pour la collectivité comme pour la profession en est un bon exemple !

 

Frédéric Bizard

 

*Examen en Commission des affaires sociales au sein du  projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) d’un amendement de la députée Michèle Delaunay. L’amendement sera examiné par l’ensemble des députés le 25 octobre 2016 en séance plénière à l’Assemblée Nationale.

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