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Homéopathie : le syndrome du médicament en France !

Tribune publiée dans Le monde le 28 mai 2019 (disponible)

« Si demain l’homéopathie est déremboursée, 1300 postes seraient menacées en France chez Boiron ». La ligne de défense des laboratoires Boiron n’est plus de contester le bien-fondé du déremboursement mais d’influencer les Pouvoirs Publics en jouant sur les conséquences économiques possibles de la décision.

Si ces dernières sont évitables, cette défense n’en demeure pas moins le signe d’une politique du médicament à rénover de fond en comble si la France veut rester capable de produire et rendre accessible pour tous l’innovation thérapeutique.

Aucune preuve d’efficacité démontrée scientifiquement malgré 200 ans de recherche

Pour qu’un médicament soit remboursé par l’Assurance maladie, il doit disposer d’un service médical rendu (SMR) suffisant. Etonnamment, le système français différencie trois niveaux de SMR – important, modéré et faible – conduisant à trois taux de remboursements par l’Assurance maladie (respectivement 65%,30% et 15%). L’homéopathie bénéfice d’un SMR modéré donnant droit à un remboursement à 30%.

Si la France n’est pas la seule à rembourser l’homéopathie, cela reste une exception dans le monde et pour cause. Inventée à la fin du XVIIIème siècle par le médecin allemand Hahnemann, son efficacité thérapeutique n’a jamais pu être démontrée scientifiquement. Le Conseil scientifique de l’Académie des sciences européennes (EASAC) a publié un rapport en 2017 concluant qu’« il n’y a aucune preuve solide de l’efficacité des produits homéopathiques pour quelque maladie que ce soit, même s’il y a parfois un effet placébo ». En France, les académies de médecine et de pharmacie viennent de donner le même avis.

Dérembourser sans condamner l’usage

Une telle absence de preuves scientifiques, dans un contexte contraint de dépenses publiques et face à une vague d’innovations thérapeutiques sans précédent, doit conduire inévitablement à ne plus rembourser l’homéopathie. Si la France ne priorise pas l’usage de l’argent public en santé pour financer ce qui est innovant et reconnu à forte valeur thérapeutique, elle affaiblit son système de santé. Et c’est exactement ce qui se passe avec un système pensé au XXème siècle dans un contexte de croissance à plus de 5% et avec peu d’innovations coûteuses.

Outre le débat médical passionné, entre les adversaires et les défenseurs de l’homéopathie, c’est le ressenti du tiers de la population française qui déclare utiliser régulièrement l’homéopathie qui est à gérer. Il est aussi indéniable que les 5000 médecins homéopathes apportent une vraie valeur ajoutée à leurs patients.

Le déremboursement de l’homéopathie ne devrait pas remettre en cause ce type de prise en charge simple, sans danger, facile à comprendre et naturellement centré sur le patient. Les patients satisfaits de leur utilisation pourront continuer à les prendre. La suppression du remboursement à 30% ne créé par d’obstacles financiers insurmontables pour une très grande majorité des utilisateurs (moins d’un euro de remboursé par tube de granules). Comme dans les autres pays, l’homéopathie conservera une place dans l’arsenal thérapeutique des médecins français, mais sa juste place en supplément et non en substitution des médicaments dont l’efficacité est prouvée.

L’impact pour l’activité de Boiron en France est avant tout lié à un effet psychologique de court terme qui peut impacter les volumes de vente. L’engouement de cette médecine alternative à l’étranger devrait assurer le développement du laboratoire français. Malgré sa place de numéro 1 mondial, il ne réalise que 40% de son chiffre d’affaires à l’étranger, ce qui laisse des marges de développement à l’international. Il pourrait même être tenté d’augmenter légèrement ses prix sur le moyen terme en France, comme pour d’autres laboratoires l’ont fait après le déremboursement.

Pour une réforme profonde de la politique du médicament

En tout état de cause, la sécurité sociale n’a pas pour rôle le financement des emplois en France. Boiron se trompe de ministère, Ségur n’est pas Bercy. La sécurité sociale n’est pas l’Etat ! Ni la politique de l’emploi ni celle de l’aménagement du territoire ne font partie des prérogatives de l’assurance maladie.

Cela fait plusieurs décennies que l’industrie pharmaceutique en France pratique le chantage à l’emploi contre le maintien injustifié du remboursement de tel médicament ou le prix élevé d’un autre. Cette approche a largement participé à la perte de compétitivité du secteur pharmaceutique en France dont la plupart des indicateurs sont au rouge : part de marché de la France dans le monde passée de 5,9% en 2007 à 3,7% en 2007, descente de la première à la 4ème place en Europe de la production pharmaceutique en dix ans, baisse des investissements et de l’excèdent commercial, perte de plus de 10 000 emplois directs en 10 ans…

Cette déliquescence du secteur a des conséquences économiques mais aussi sanitaires. La France n’est plus un pays aussi stratégique pour les laboratoires étrangers, comme le révèle les multiples ruptures de stock ces derniers mois. L’accès au marché des innovations les plus fortes est bien plus long que dans les pays comparables (508 jours vs 106 jours en Allemagne), ce qui génère des pertes de chance pour de plus en plus de patients. C’est cela qui est en balance avec le déremboursement de l’homéopathie et des autres médicaments remboursés à 15% et 30% : l’accès rapide à des médicaments innovants et efficaces sur des pathologies mortelles !

Seul une refondation de la politique du médicament, notamment de sa gouvernance et de son financement, permettront de remettre sur pied cette industrie et de refaire de la France le pays de l’accès rapide et universel à l’innovation thérapeutique. Parmi les mesures, citons l’instauration d’un système de remboursement simplifié avec un seul taux de remboursement partiel (autour de 60%), d’un système ATU (Autorisation temporaire d’utilisation) par indication, d’une gouvernance plus démocratique et transparente, un rapprochement du Comité économique des produits de santé (CEPS) de l’Assurance maladie et la création d’un conseil des innovations thérapeutiques.

Concernant le financement des médicaments, comme pour celui de l’ensemble des prestations de santé, il faut sortir du financement à deux étages inadapté et coûteux pour aller vers un financeur unique par produit et service de santé. L’assurance maladie assurera l’accès aux produits les plus innovants et couvrant l’essentiel des dépenses. Les assureurs privés seront des assureurs supplémentaires et non complémentaires de l’assurance maladie, selon un vrai modèle mutualiste solidaire d’affiliation individuelle assis sur l’ensemble de la population.

Si on veut éviter un prochain psychodrame lors de la prochaine vague (inévitable) de déremboursements et le rétablissement d’une industrie pharmaceutique française conquérante au service de l’innovation thérapeutique pour les patients, il serait utile de comprendre que les règles édictées au XXème siècle ne sont plus adaptées au monde des CAR T-cells, de l’immunothérapie, du pancréas artificiel et du médicament connecté !

 

Frédéric Bizard

 

Tribune publiée dans Le monde le 28 mai 2019 (disponible)

Voir Emission de LCP avec Myriam Encaoua le 13 Juin 2019:

« Qui en veut à l’homéopathie? » (à partir de la 26ème mn) avec le Dr Pierre de Brémond d’ars, le Dr Daniel Scimeca, la députée  Blandine Brocard et Frédéric Bizard

 

 

 

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1 commentaire

  • Répondre à %s
    canévet
    28 mai 2019 at 7 h 56 min

    quel est le niveau de preuve qui vous permet d’affirmer comme « indéniable » la « vraie valeur ajoutée » des médecins homéopathes?

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