Une fraude à 58 millions d’euros, symptôme d’un système vulnérable !

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Publié dans Les Échos le 16 avril 2026

L’affaire révélée le 26 mars 2026 par la procureure de Paris est spectaculaire par son ampleur : sept personnes ont été mises en examen pour des fraudes à la CPAM estimées à 58 millions d’euros, impliquant 18 centres de santé sur l’ensemble du territoire.

L’ampleur de cette fraude révèle les failles profondes du système de financement actuel à deux étages –  assurance maladie et complémentaires santé , de la gouvernance des offreurs de soins à prévenir, repérer les fraudes, sans parler de leur niveau de recouvrement très faible.

Ni la technologie, ni les moyens humains supplémentaires n’inverseront la courbe d’une fraude de moins en moins contrôlée par un système structurellement vulnérable. Seul la réforme du système inversera la courbe des fraudes et permettra de maîtriser la dépense.

Une professionnalisation de la fraude sociale

Cette affaire à 58 millions d’euros pour 18 centres de santé pilotés par une bande d’escrocs démontrent qu’en 2026 des centaines de milliers de feuilles de soins frauduleuses sont financées sans contrôle et des dizaines de centres de santé sont encore dirigés par des personnes dont la finalité est avant tout un enrichissement rapide par la fraude à l’Assurance Maladie.

La fraude détectée à l’Assurance Maladie a augmenté de 35% en 2024 à 630 M€, grâce à « une stratégie toujours plus efficace » selon l’assureur public. Cette affaire vient nous rappeler que l’industrialisation de cette fraude a fait exploser des montants réels qui atteignent  plusieurs milliards d’euros.

Le développement des centres de santé (plus de 2500 à ce jour) a été facilité par les Pouvoirs Publics depuis les années 2010 qui y voyait un remède efficace contre les déserts médicaux.

Un grand laxisme réglementaire a permis l’ouverture de centres dirigés par tout profil et embauchant des professionnels de santé à diplômes étrangers sur des périodes courtes, empêchant tout contrôle. Le statut associatif des centres les soustrait à toute obligation de publication de comptes annuels.

Un écosystème financier en santé de plus en plus propice à la fraude

Outre cette régulation laxiste, c’est le cœur de système de financement de la santé qui est en cause. Pensé pour associer une socialisation responsable sur toute la population pour garantir un accès pour tous aux soins, les responsables politiques ont dévoyé ce système assurantiel vers un modèle de santé gratuite à l’anglaise (no bill).

La volonté politique depuis une vingtaine d’années est de supprimer au maximum le financement direct par tout patient sur les lieux de soins, conduisant à un reste à charge de 7% de l’ensemble des dépenses contre 19% en moyenne dans l’OCDE.

Alors que le tiers payant historiquement était centré sur les bas revenus et des dépenses coûteuses, la loi de de 2015 a engagé sa généralisation. La garantie de paiement en 7 jours par l’Assurance maladie instaurée en 2016 affaiblit lourdement la capacité de l’Assurance maladie de vérifier l’exactitude des données transmises pour remboursement.

Ce tiers payant est passé de 46% des dépenses ambulatoires en 2016 à 63% en 2023. Un autre accélérateur de la fraude a été la loi de 2018 dite 100% santé qui visait à supprimer tout reste à charge en audioprothèse, en dentaire et en optique.

Elle a été accompagnée par la prolifération de centres de santé associatifs concernés par cette fraude à 58 M€. Cette affaire est malheureusement la partie émergé d’un système de financement sans maitrise.

Le fondement de l’absence de maitrise de la dépense en général et de la fraude en particulier repose sur l’architecture du système de financement à deux étages, avec des complémentaires santé qui ne jouent pas un rôle d’assureur mais de gestionnaires de flux financiers pour supprimer le reste à charge.

Ce système est opaque, le plus coûteux en Europe (6% de charges administratives) et naturellement inflationniste. Le deuxième étage assurantiel privé incite à la dépense et creuse le déficit du premier étage 75% du déficit de la sécurité sociale).

Restructurer en conséquence cet écosystème

La recherche des causes profondes démontre la nécessité d’une réforme politique profonde de notre système de santé qu’aucun politique n’a eu le courage d’aborder à ce jour.

Il faut bien sûr mettre à jour technologiquement toute l’ingénierie de l’assureur public, dont la Cour des Comptes en 2023 avait déjà dénoncé le retard des logiciels, d e la maitrise du numérique, qui s’aggrave à l’ère de l’intelligence artificielle (largement utilisée par les escrocs).

Quel(le) politique aura le courage de revenir à un usage justement calibré du tiers payant dans un système assurantiel, associant dans son discours le besoin de responsabilité pour que la solidarité s’applique en santé ?

Le retour vers une version ciblée, faisant du reste à charge un levier de contrôle de la dépense,  est un passage obligé dans le modèle français pour sortir de cette spirale inflationniste et frauduleuse.

Quel(le) politique aura le courage de réformer le système de financement pour dissocier les missions et champs de couverture des dépenses de l’assureur public de celui des assureurs privés pour retrouver un système lisible pour le citoyen et soutenable pour les dépenses publiques ?

Cette affaire de fraude à 58 M€ met en lumière la grande vulnérabilité de notre système de financement de notre santé.

Elle révèle que la recherche d’une solidarisation d’un système assurantiel public doit impérativement intégrer la pleine participation des citoyens dans son bon fonctionnement.

Un des fondateurs de la sécurité sociale, Laroque appelait cela « l’éducation à la solidarité » ?

Quel(le) politique aura le courage d’en faire un thème prioritaire de la campagne en 2027 ? Ce sera le/la seul€  crédible pour sauver notre modèle social de 1945 ?

Frédéric Bizard

Frédéric Bizard, est un économiste spécialiste des questions de protection sociale et de santé. Il est professeur d'économie affilié à l'ESCP Europe et enseigne aussi à Paris Dauphine. Il est Président fondateur de l'Institut Santé.

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