Abandonnons l’âge légal pour instaurer une retraite choisie !

« Si fondamentaux sont les problèmes de populations qu’ils prennent de terribles revanches sur ceux qui les ignorent » écrivait le grand démographe Alfred Sauvy. Cela fait 30 ans que la France connaît avec précision l’impact démographique du vieillissement sur nos systèmes sociaux. Si les Pouvoirs Publics ne sont pas restés inactifs, la série d’ajustements paramétriques de nos retraites (et de notre santé) depuis les années 90 ont toujours reporté à plus tard l’ajustement structurel.

Cette politique court-termiste des petits pas a miné la confiance de la population dans notre système de retraites (77% sont inquiets sur son avenir). Une majorité des Français attendent une réforme de fond, dont 85% des 18-24 ans (1). Le report de l’âge légal de la retraite à 65 ans est la mesure jugée la plus négativement par les Français : 69% y sont opposés (2).  Le rejet de cette mesure rejoint une volonté de solutions structurelles de long terme, pas uniquement comptables, et cohérentes avec l’évolution de la société.

 

4 raisons d’abandonner l’âge légal de la retraite

 La première raison est que l’âge effectif de départ à la retraite sera de plus en plus déconnecté de l’âge légal à législation inchangée. Si cet âge effectif a d’abord augmenté depuis 2010 du fait de la hausse de l’âge légal de 60 à 62 ans, l’essentiel de cette hausse est maintenant lié à l’allongement de la durée d’assurance requise pour le taux plein (43 ans à partir de la génération 1973) et au report de l’âge d’annulation de la décote (de 65 ans à 67 ans). De 62,2 ans aujourd’hui, cet âge effectif sera proche de 64 ans dès 2035. Le critère d’âge légal est secondaire dans la décision de prendre sa retraite par rapport à la durée de cotisations pour disposer d’une retraite d’un montant suffisant.

La seconde raison est liée à l’entrée de plus en plus tardive des générations actuelles sur le marché du travail qui va creuser l’écart de l’âge effectif de la retraite entre les assurés. L’allongement de la durée moyenne des études supérieures (de 16 mois en 1985 à plus de 35 mois aujourd’hui) va de fait retarder l’âge de départ à la retraite de nombreux citoyens. Sachant qu’il existe une causalité entre la durée des études et le niveau de vie des personnes, il est juste que le critère principal soit la durée de cotisation et non l’âge légal. La retraite à 60 ans pour ceux qui ont démarré à travailler à 17 ans doit être possible sans dérogation. L’âge de départ effectif pour beaucoup de cadres supérieurs et de professions libérales des générations jeunes sera de 67 ans pour une retraite à taux plein, à législation inchangée.

La troisième raison est l’évolution des principes fondamentaux à instaurer dans notre modèle social du XXIème siècle. Ce dernier considère l’individu comme un être singulier, unique et non plus anonyme, abstrait. Cet individu a des capacités et aspirations individuelles qui doivent s’intégrer dans la gestion de ses risques sociaux. L’autonomie et la liberté sont au cœur du nouveau modèle et viennent compléter les principes de l’universalité des droits, de la solidarité, de la démocratie sociale et de l’équité intergénérationnelle. Pour répondre à cette évolution, seul un système de retraite choisie, qui privilégie la durée de cotisations à celui de l’âge légal, répond à ce nouvel horizon.

Enfin, la raison économique plaide pour la modulation des pensions à partir de la durée de cotisations en utilisant une logique d’âge pivot, de décote et de surcote. Dans le système actuel, on observe une préférence des Français pour travailler plus longtemps en contrepartie d’une hausse des pensions. Près d’un Français sur quatre a choisi la surcote contre un Français sur dix la décote. Le faible taux d’emploi des séniors (un tiers des 60-64 ans contre deux tiers en Allemagne) sera dynamisé en écartant l’effet d’horizon favorisé par l’âge légal. C’est par l’incitation financière à travailler plus longtemps en contrepartie de gagner plus qu’on équilibrera financièrement le système tout en augmentant la croissance économique potentielle du pays. Ceci nécessite aussi d’engager sérieusement le chantier du vieillissement en bonne santé.

La crainte bien française de créer du chômage en incitant les actifs à travailler plus est infondée. L’offre créé la demande sur le marché du de travail. Dans tous les pays développés, on observe une forte corrélation entre la croissance de la population active et celle de l’emploi.

 

Comparaison n’est pas raison

L’argument le plus souvent utilisé pour faire du recul de l’âge de la retraite le pilier central de la réforme est la situation des autres pays comparables à la France. Si l’âge légal a en effet reculé dans la plupart des pays, ils l’ont fait il y a plusieurs années et sur un temps long. De plus, les comparaisons sont difficiles du fait de la diversité des règles.

Si on considère l’âge de retraite à taux plein, la France est déjà un des pays avec l’âge le plus élevé (67 ans, sans condition de durée cotisation). L’Allemagne sera à 67 ans en 2029 (avec 5 ans de cotisations), la Grande-Bretagne est à 65 ans depuis 2020 (avec 30 ans de cotisations), l’Espagne sera à 67 ans après 2027 et l’Italie est à 67 ans depuis 2021. Le taux de remplacement des pensions ne cesse de baisser en France d’une génération à l’autre, entrainant un niveau de vie des retraités qui sera inférieur à l’ensemble de population dès 2025. Ainsi, avec l’allongement de la durée de cotisation et le recul de l’âge d’entrée dans vie active, ce critère de retraite à taux plein devient essentiel.

L’autre argument est le poids supérieur de nos retraites dans les dépenses publiques (13,6% du PIB, 9,1% en moyenne dans l’OCDE, 10,2% en Allemagne). D’abord, le poids élevé des dépenses de retraites tient surtout économiquement au taux d’emploi insuffisant des personnes de 15 à 64 ans (65% en France vs 76% en Allemagne). Ensuite, le réel écart est plus faible si on intègre les pensions privées (2,7% du PIB dans l’OCDE, 0,8% en Allemagne et 0,3% en France), qu’il serait de l’intérêt de tous de démocratiser. Enfin, nous serons structurellement à partir de 2025 sur une baisse de la part de PIB qui est prévu entre 11,5% et 13% du PIB en 2070.  Là aussi, nous ne sommes pas dans la bonne temporalité.

Ainsi, les réformes des retraites proposées par le gouvernement et les principales oppositions sont pour le premier à haut risque politique et pour les secondes à haut risque économique. Elles sont surtout inadaptées aux aspirations de la population en matière de protection sociale aujourd’hui et demain. L’âge légal tente d’uniformiser autoritairement une décision qui doit être laissée à l’arbitrage de chaque citoyen. Tout système qui rendra cette autonomie solidaire et accessible à tous sera efficace et renforcera la cohésion de nos sociétés.

En évoquant les réformes structurelles, de Gaulle disait : « la réforme, oui, la chienlit, non ». La suppression de l’âge légal de retraite nous garantit la première option, sans la seconde !

 

(1)Cinquième édition de l’enquête Mercer et YouGouv sur l’épargne retraite en France, mai 2022, accessible ici

 

(2)Sondage réalisé pour BFMTV, l’express du 20 au 21 mars 2022 auprès de 1551 personnes, accessible ici

 

Publié le 25 mai dans Le Monde, ici

Frédéric Bizard

Frédéric Bizard, est un économiste spécialiste des questions de protection sociale et de santé. Il est professeur d'économie affilié à l'ESCP Europe et enseigne aussi à Paris Dauphine. Il est Président fondateur de l'Institut Santé.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Previous Story

Pour une réforme globale du système de santé en France

Next Story

Santé : le choix risqué « de ne pas désespérer Billancourt » !

Latest from le blog santé