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Pourquoi le modèle social français est-il à bout de souffle?

Après avoir fait de la jeunesse sa priorité pendant sa campagne électorale, le Président de la République a pris l’engagement solennel devant les Français d’inverser la courbe du chômage avant la fin de l’année 2013.

Mais d’autres actualités sociales rattrapent l’exécutif : la réforme du quotient familial pour combler le déséquilibre de la branche famille, de l’Assurance maladie et surtout la menace d’implosion financière de notre système de retraite. Ces sujets ont comme point commun l’épuisement de notre modèle social[1]. Des réformes sont annoncées pour les mois qui viennent.

Mais une fois de plus, au lieu d’envisager la réforme systémique du modèle, les responsables politiques s’échinent à chercher des solutions de colmatage qui ne modifient pas les (dés)équilibres fondamentaux et qui cherchent seulement à gagner quelques années. Cet immobilisme, ce refus de l’effort et ce manque de courage, qu’on observe depuis trente ans au moins, interdisent tout espoir de reprise forte et pérenne. Ils participent au maintien du pays dans la récession et la dépression. A un autre niveau, les accords obtenus sur les dépassements d’honoraires des médecins (qui ne règle rien et ne satisfait personne) et l’accord ANI sur le travail (partiellement modifié par le Conseil constitutionnel) sont révélateurs de l’épuisement du dialogue social dans le modèle actuel.

Si l’on veut comprendre la perte d’efficacité continue du modèle social français depuis une trentaine d’années, il convient de prendre la mesure des changements profonds intervenus dans l’environnement social et économique.

Le monde a changé, notre organisation sociale doit s’adapter

 Une nouvelle structuration du risque

Après 1945, les familles étaient stables et fertiles (Baby boom), les hommes travaillaient la plus grande partie de leur vie (45 ans contre 35 ans aujourd’hui) et les retraites étaient courtes (5 à 7 ans contre 20 ans aujourd’hui). L’insuffisance de force de travail et la croissance rapide de la productivité conduisaient à un emploi à temps complet pour tous. Les risques principaux étaient concentrés sur les retraites, la famille et la santé. Les États Providence étaient des structures de soutien complémentaire, basées sur le travailleur salarié chef de famille, car on considérait que la famille assumait le soutien de ses membres. Les risques majeurs étaient la misère de la personne âgée et les familles nombreuses.

Alors que la pauvreté a eu tendance à se réduire pour les plus âgés[2], l’insécurité économique et sociale chez les jeunes adultes atteint des sommets. Le maillon faible de notre système est dorénavant le jeune adulte. Les nouveaux risques se traduisent par une plus grande dépendance vis-à-vis de la famille. Les familles deviennent pourtant de plus en plus instables (hausse forte des séparations, divorces et familles monoparentales) et une cause de nouveaux risques. La prise en charge des personnes âgées dépendantes est également un risque social croissant. L’allongement de l’espérance de vie (+13 ans depuis 1950) implique un rapprochement du nombre d’actifs et d’inactifs[3] qui complique drastiquement l’équilibre financier du système, d’autant plus que les moyens publics sont de plus en plus restreints.

La structuration du risque aujourd’hui est différente de celle de 1945 puisqu’on est passé de risques sociaux courts à des risques sociaux longs (chômage, maladies chroniques, retraites). La gestion de ces derniers  nécessite une transformation profonde de notre organisation sociale.  D’une gestion (passive) par l’offre sociale, on doit passer à une gestion (dynamique) par la demande sociale. Ce passage est d’ailleurs l’inverse de ce qu’il faudrait réaliser en matière de politique économique – où l’on doit évoluer vers une politique de l’offre – mais vient en soutien de la politique économique souhaitable. Ni la transformation de l’organisation  ni le changement de logique du modèle n’ont été réalisés à ce jour.

De profondes mutations de l’environnement économique

La mondialisation et les évolutions technologiques ont conduit à une désindustrialisation dans la plupart des pays avancés, se traduisant en France par la perte de 38% des emplois industriels[4]et une part du PIB de l’industrie passée de 24% à 14% depuis 1980. Cela affecte avant tout les ouvriers les moins qualifiés. La grande mutation des technologies de l’information est une révolution comparable à l’invention de l’écriture et de l’imprimerie. Elle marque une rupture de civilisation, une rupture dans l’accès à la connaissance. On passe d’une société industrielle à une société du savoir, ce qui va provoquer un changement radical de la forme du travail (durée, lieu, mode de rémunération) et à une capacité de formation démultipliée. Les nouvelles technologies présentent un risque de creusement des inégalités entre les plus éduqués qui les exploiteront pleinement et les moins éduqués qui en feront un usage professionnel moindre. En revanche, elles favorisent la participation politique et l’autonomie économique des personnes.

Un modèle social français en crise et dans l’impasse

Sur la base de ces éléments, le diagnostic peut être établi… et il est mauvais. Tant du point de vue de son efficacité, de sa légitimité aux yeux des Français que de sa viabilité financière, le modèle social est en voie d’épuisement. Son déclin se traduit dans les faits, dans les têtes comme dans les chiffres.

Un déclin dans les faits, ou la crise de l’efficacité du modèle social français

Si une seule réalité suffisait à servir de baromètre du  malaise social français, ce serait bien sûr celle du chômage. Non pas seulement parce que le travail est source de dignité, estime de soi, ressources financières et développement personnel mais parce que le chômage est une cause majeure des autres problèmes sociaux : exclusion, violence, maladie, précarité, pauvreté, inégalité, instabilité des familles… Depuis les années 1980, le taux de chômage oscille entre 8 et 11% de la population active et place la France dans les cinq pays les moins performants de l’OCDE. Dans les 10 ans qui ont précédé la crise, notre pays avait 40% de chômeurs de plus que la moyenne des pays développés[5]. Avec plus de cinq millions de Français à la recherche d’un emploi, la situation actuelle est une des pires de notre histoire et devrait encore se dégrader jusqu’à fin 2014, selon l’Unédic[6]. Les premières victimes de ce chômage endémique sont les jeunes. Plus d’un quart des moins de 25 ans est à la recherche d’un emploi, alors que ceux qui en ont un sont majoritairement en CDD ou en intérim. A lui seul, le chômage est la marque de l’échec de notre modèle social, tant ce dernier fait porter sur l’activité une charge financière et une rigidité inadaptées à l’environnement économique actuel et futur.

En plus du chômage, la pauvreté progresse avec 14% des femmes et 12% des hommes vivant au-dessous du seuil de pauvreté. La crise des banlieues de 2005 et l’échec récurrent des plans successifs démontrent que l’intégration républicaine est en panne. Notre système éducatif est un des plus coûteux au monde mais s’inscrit dans une spirale de rendements décroissants[7]. La France est 22ème du classement PISA et le système « produit » 40% d’élèves ne sachant pas correctement lire et écrire en sixième et plus de 150 000 élèves sortant du système sans diplôme chaque année. Solidaire et efficace dans la gestion curative des maladies aigües, notre système de santé, quant à lui, ne s’est pas adapté à la montée en puissance des maladies chroniques et est la cause de près de 50% de nos déficits sociaux. Les maladies chroniques affectant davantage les personnes défavorisées, les inégalités en santé ne peuvent que se creuser à terme.

Un déclin dans les têtes, ou la crise de la légitimité du modèle social français

La France est engagée dans un cercle vicieux de défiance dont les coûts économiques et sociaux sont énormes. Depuis plus de 20 ans, les enquêtes menées dans les pays développés révèlent qu’en France plus qu’ailleurs, on se méfie de ses concitoyens, des pouvoirs publics, des politiques, des institutions et du marché[8]. En décembre 2012, le taux de confiance dans les partis politiques était de 12%, de 23% dans les médias et de 35% dans les syndicats[9]. Cette défiance est alimentée par le corporatisme et l’étatisme. Elle a un coût économique mais aussi un impact sur le bonheur des gens. Les Français ont l’indice d’espoir le plus mauvais d’une Europe elle-même déprimée par rapport au reste du monde[10]. Dans leur morosité, les Français se rapprochent des pays d’Europe du Sud et s’éloignent de ceux d’Europe du Nord. En 2013, 9% des Français pensent que leurs conditions économiques sont bonnes, contre 75% des Allemands[11]… La France est proche, sur ce critère, des Espagnols (4%), des Italiens (3%) et des Grecs (1%). 57% des Allemands pensent que leurs pays va dans la bonne direction contre seulement 19% des Français.

Un déclin de la viabilité financière, ou la crise financière du modèle social français

Avec 57% de PIB en 2012, les dépenses publiques françaises sont les plus élevées au monde et sont financées à crédit depuis 30 ans – ce qui aboutit à une dette publique de 90% du PIB en 2012 contre 20% en 1980. Les dépenses publiques sociales représentent 32% du PIB en 2012 contre 25% pour la moyenne de l’Union européenne et 22% pour la moyenne de l’OCDE. La France dépense ainsi 200 milliards d’euros de plus, soit plus de 3000 euros par habitant, en dépenses sociales que la moyenne des pays de l’OCDE. Notre coût du travail, à 37,5 euros de l’heure (supérieure de 24% à la moyenne européenne située à 28,7 euros de l’heure), grève lourdement la compétitivité économique de la France[12]. La pression fiscale, avec des prélèvements obligatoires à plus de 45% du PIB, est la plus élevée au monde avec le Danemark.

Le poids des dépenses sociales (57%) dans les dépenses publiques de la France illustre à lui seul l’absolue nécessité de refonder notre modèle social pour baisser nos dépenses publiques.


[1] La notion de « modèle social » est comprise dans son sens le plus large comme l’ensemble des institutions et des législations nationales regroupant la Sécurité sociale, le droit du travail et la législation sociale, les écoles et les institutions de formation et d’éducation, les aides sociales et les services publics.

[2] 4% des retraités sont au minimum vieillesse.

[3] Le ratio était de 3 actifs pour un inactif en 1960, il est 2 en 2012 et sera de 1,4 en 2050.

[4] Soit 2 millions d’emplois.

[5] Voir Gérard Dussillol, La crise, enfin !, ed. Xenia, 2012, p. 177.

[6] Unédic, Situation financière : prévision pour 2013 et 2014, 24 mai 2013.

[7] Voir notamment Institut Thomas More, Éducation : analyse comparative de la dépense publique en France et en Allemagne, février 2012.

[8] Voir la dernière en date : IPSOS, France 2013, les nouvelles fractures, pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le Cevipof, janvier 2013.

[9]Étude OpinionWay, décembre 2012.

[10] Sondage BVA Gallup International, décembre 2011.

[11] Sondage de PewResearch Centre, mai 2013.

[12] Eurostat, Industrie et services marchands, données disponibles au 15 mars 2013.

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