Le journal de 20h de TFI de mercredi dernier a consacré un sujet à la hausse des dépenses de médicament en 2024.
Que ce soit pour les soins de ville, l’hôpital, les médicaments, et toutes les composantes de la santé, l’analyse portée par la CNAM fait de façon repose sur un diagnostic erroné, qui conduit mécaniquement à des solutions inadaptées, dont la baisse des prix (de la valeur des biens et services) est le dogme.
Ce constat est purement factuel, et ne devrait donc pas être un sujet de polémique.
La Cnam s’appuie sur des chiffres 2024 publiés mercredi dernier sur les dépenses de médicament. Je vous en donne trois importants :
- Taux de remboursement des médicaments par l’assurance maladie des médicaments : 87,6% en 2024 vs 80,7% en 2014 ;
- Dépenses remboursées de médicaments : 27,2 Mrds € en 2024, soit + 7% vs 2023 (25,4 Mrds €) et + 19% vs 2019 (22,8 Mrds €)) soit +3,8% par an en moyenne depuis 2019 ;
- Remises conventionnelles (sommes reversées ex-post par les laboratoires à l’Assurance maladie qui peuvent être assimilées à des baisses de prix) : 10,7 Mrds € en 2024 (soit 28% des dépenses brutes) vs 3,5 Mrds € (13% des dépenses brutes).
L’interprétation de la CNAM est la suivante (écoutez attentivement l’extrait du 20hTF1) :
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L’assurance maladie effectue bien son travail ;
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Elle protège les Français mais cela ne pourra pas durer du fait des déficits de l’assureur.
En bref : « l’enfer c’est les autres »
Outre ce dernier constat, le message sous-jacent est : les médicaments (soins) coûtent trop cher, nous allons devoir baisser les prix (cf soins de ville également).
Rappelons que les biens et services de santé en France sont 30% inférieurs à la moyenne de l’OCDE.
1- Pourquoi la hausse des dépenses s’accélère-t ’elle ?
Tout simplement du fait de la forte hausse de la demande : 20% de la population est en ALD, plus de 400 000 nouveaux cas augmentent cette prévalence chaque année, qui va rapidement atteindre 25% de la population.
La hausse de la prévalence ALD est plus de deux fois supérieure à celle de la hausse de la population totale en France (dont le solde naturel est même négatif en 2025).
En réalité, 80% de la croissance des dépenses provient de la hausse des volumes : c’est plus de 100% pour les médicaments dont les prix en réalité baissent en ville chaque année de plus de 3% (cf tableau), du fait notamment des remises conventionnelles.
La seule mesure structurelle qui inversera cette tendance est une politique de santé publique efficace qui renforcera l’espérance de vie en bonne santé de la population.
C’est l’investissement dans la bonne santé. Il faut réduire les flux d’entrée dans le groupe ALD.
Pas un mot sur le sujet dans l’analyse des données par la Cnam.
2 – Pourquoi la part remboursée par l’assurance maladie augmente-t-elle régulièrement depuis dix ans ?
Là encore c’est simple à comprendre : la forte hausse de la prévalence des patients ALD remboursés à 100% fait augmenter mécaniquement le taux de prise en charge global des dépenses par l’assurance maladie.
Pour l’ensemble des dépenses, le taux est passé de 75% à 80% depuis 2010 ; pour le médicament l’évolution est de 80% à 88%.
Pourquoi la hausse est-elle plus marquée pour les médicaments ?
Parce qu’au facteur ALD (négatif) s’ajoute une autre facteur (positif) , l’arrivée d’un flux inédit d’innovations thérapeutiques, remboursées à 100% et plus coûteuses que les médicaments anciens qu’elles remplacent.
Pour gérer cela, le système a deux options :
- Dégrader progressivement le remboursement pour l’ensemble des patients (cf. franchises de 2,3 Mrds € inscrites dans le PLFSS 2026), sans réforme structurelle ;
- Réformer structurellement en repensant le champ de couverture de l’assurance maladie , pour s’assurer que le remboursement à 100%, notamment pour les patients ALD et toute dépense très coûteuse, soit bien préservé. Dans ce cas, par exemple, le remboursement à 94% de l’ensemble des dépenses de transport sanitaire par l’assurance maladie sera un vieux souvenir (ce qui ne veut pas dire que des patients autonomes ne pourront pas prendre un VSL ou un taxi, mais ils ne seront pas rembourser par la sécu).
La CNAM défend la première option, celle appliquée depuis 20 ans (franchises, participations forfaitaires), c’est pourtant la seconde qui sortira l’assurance maladie de l’abime.
3- Pourquoi la CNAM réduit-elle le débat aux prix des médicaments (ou des soins en général) ?
On observe une vague inédite d’innovations thérapeutiques (immunothérapies, CAR-T celles, ARN m…), beaucoup plus performantes que les anciennes thérapies mais plus ciblées, dont le prix moyen est sensiblement plus élevé.
Rappelons quelques faits sur le marché du médicament :
- Il est mondialisé,
- Les prix de référence se fixent en dehors de la France ;
- C’est l’État qui décide du prix final ;
- La France a des prix de 11% inférieurs à l’UE (-28% vs Allemagne) pour les médicaments sans compétition générique.
Il est évident que pour les services comme pour les produits, l’innovation exige d’investir pour en retirer tous les bénéfices et conduit à élever les prix moyens. Les économies sont souvent exprimées sur d’autres postes de soins (baisse des séjours hospitaliers) ou hors soins (productivité, arrêt maladie).
Le message générique de la CNAM disant que l’innovation coûte trop cher (dans l’absolu) est une mécanique mortifère qui désincite industriels, chercheurs et professionnels de santé à investir en France et à développer ces innovations dans le système de santé.
Un moyen facile et efficace de baisser rapidement le prix moyen des médicaments est de ne pas rembourser les innovations !
Tous les acteurs de la santé, du public comme du privé, sont concernés par cette erreur d’analyse.
Quand la priorité est donnée à l’hôpital public de conserver les anciennes infrastructures et organisations, de reporter toujours à plus tard la numérisation et autres innovations, d’investir au minimum dans le capital humain (formation continue), les dépenses augmentent toujours tout en dégradant la performance et l’attractivité.
C’est tout le problème de ne pas distinguer la dépense courante (faible valeur ajoutée) à maitriser et la dépense innovante (à forte valeur ajoutée) à encourager.
En résumé, trois composantes essentielles de la transformation de notre système de santé – une politique de santé publique performante sur le maintien en bonne santé, le recentrage de l’assurance maladie sur ses missions stratégiques, et une politique qui incite à la diffusion massive des innovations en France – sont contrecarrées par la doctrine dominante surannée de la Cnam.
Outre la refonte de la gestion stratégique du risque santé, c’est toute la régulation économique des dépenses de santé qui est à repenser.
La formule de Sartre est très inspirante, mais elle ne s’applique pas pour la Cnam, désolé !
Pr Frédéric Bizard
Le 16 janvier 2026
Journal de 20h du 14 janvier 2026
https://www.tf1info.fr/sante/videos/video-combien-coutent-vraiment-vos-medicaments-89622-2418725.html

