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Clause MFN américaine : Un choc salutaire pour refonder le médicament en France !

Publié dans The Conversation le 11/04/2026

 

Le 12 mai 2025, l’administration Trump signait un décret instaurant la clause dite de « Most-favored-Nation » (MFN) pour la fixation des prix des médicaments aux USA (1).

Le principe est simple et brutal:  les Américains ne paieraient plus leurs médicaments plus cher que le prix le plus bas pratiqué dans  les pays de l’OCDE dont le PIB par habitant atteint au moins 60% de celui des USA, incluant notamment la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni.

La tentation est grande d’y voir une gesticulation protectionniste trumpienne de plus. Ce serait probablement une erreur stratégique.

Car ce signal américain agit en réalité comme un miroir de nos fragilités structurelles. Pour la France, il constitue une opportunité historique : celle de refonder son modèle pharmaceutique autour de ce qui fait sa force : un système de santé universel et solidaire capable de redevenir un pôle d’attraction mondial pour l’innovation thérapeutique.

 

Une offensive  durable, pas un accident trumpien

Il serait confortable de penser que cette offensive disparaîtra avec le mandat de Donald Trump. L’histoire récente invite à la prudence.

Avant lui, Bill Clinton puis Barack Obama avaient déjà tenté de réduire l’écart de prix entre les deux rives de l’Atlantique. Ce qui change aujourd’hui, c’est la méthode : directe, coercitive, dénuée d’ambiguïté diplomatique.

Après la publication du décret MFN, 17 laboratoires ont reçu une lettre présidentielle leur imposant un alignement des prix américains sur le niveau plancher, avec un délai de 180 jours, sous peine de sanctions (2). En décembre 2025, neuf accords étaient annoncés de réductions de prix significatives pour des médicaments traitant le diabète et plusieurs autres pathologies chroniques.

En février 2026, la plateforme TrumpRx était lancée avec 16 laboratoires partenaires, proposant une quarantaine de médicaments à prix fortement réduits ;  certains avec des baisses allant jusqu’à 85 % (3).

Les tarifs douaniers restent le principal levier utilisé : les médicaments de marque importés aux USA sont taxés à hauteur de 100%, sauf en cas de production locale. L’Union européenne bénéficie, pour l’instant, d’un taux réduit à 15 % depuis août 2025.

Tout indique que cette stratégie américaine s’inscrit dans la durée.

Pourquoi les prix américains sont-ils si élevés ?

Les prix des médicaments aux USA atteignent en moyenne 278% les prix moyens de l’OCDE. Ce ratio grimpe à 422% pour les médicaments sous brevet, mais chute à 67% pour les génériques (4).

Ce paradoxe apparent reflète en réalité la cohérence d’un modèle : les innovations thérapeutiques représentent 86 % du marché pharmaceutique américain en valeur, tandis que les génériques, ultra-compétitifs, pèsent 91 % en volume (5).

Le prix des innovations est peu régulé, fixé par la négociation entre laboratoires, assureurs privés et intermédiaires (notamment les Pharmacy Benefit Managers), ce qui laisse une grande latitude tarifaire aux industriels en situation de quasi-monopole. La loi du marché bénéfice à l’offre.  Pour les génériques, marché par nature concurrentiel, la loi du marché bénéfice plutôt à la demande avec des prix bas.

Au fond, Donald Trump met en lumière une réalité dérangeante : la R&D pharmaceutique mondiale est largement financée par les patients américains, tandis que les Européens bénéficient de prix régulés.

Ce modèle américain est économiquement puissant mais socialement intenable dans un cadre universel. L’Europe, en voulant trop encadrer, a sous-valorisé l’innovation. Les États-Unis, en laissant le marché maitre du jeu, ont exclu des millions de patients de l’accès aux soins.

Deux excès, deux impasses.

Une France : une excellence scientifique largement sous-exploitée

Malgré son excellence académique et la qualité de ses ressources de R&D, la France est en troisième position dans les essais cliniques et en dixième position pour les publications scientifiques dans une Europe loin derrière les USA et l’Asie. La France et l’Europe sont en voie de dépendance accrue des deux autres continents pour l’innovation thérapeutique.

La France possède les prix parmi les plus bas d’Europe aussi bien pour les médicaments sous brevet que pour les génériques, la fiscalité la plus élevée sur le secteur pharmaceutique . Les patients français ont accès à seulement 60% des médicaments innovants, contre 90% en Allemagne (6).

La France perd un peu plus chaque année de sa compétitivité pour les essais cliniques, le lancement de produits et notre souveraineté pharmaceutique devient illusoire sans réforme.

Refondre notre modèle pharmaceutique

La France possède tous les atouts pour inverser cette trajectoire à condition de refondre son modèle pharmaceutique.

D’abord, la création d’un statut du médicament innovant permettrait de différencier les innovations des médicaments courants. Un financement des produits innovants par des fonds dédiés à l’innovation thérapeutique, des délais d’accès au marché accélérés et une valorisation assumée tout en conservant le principe du remboursement universel sont des leviers accessibles et rapides pour que la France redevienne un pôle d’attraction des innovations thérapeutiques.

Ensuite, libérer le marché des génériques et des biosimilaires. La régulation actuelle sur-encadre un marché qui gagnerait à fonctionner davantage par la concurrence. Élargir ce marché, réduire les freins administratifs à l’entrée, et permettre une véritable compétition par les prix libèrerait des ressources considérables,  réallouables vers le financement des innovations.

Introduire une logique de contrepartie économique. L’impact économique à cinq ans d’un laboratoire sur les territoires – emplois, R&D locale, production – devrait peser dans la régulation de ses produits, selon des règles claires et prévisibles. Cela transformerait la France en partenaire stratégique et attractif, plutôt qu’en simple marché captif.

Forte de cette réforme, la France pourrait porter une vision réformatrice à l’échelle européenne. L’Union européenne doit devenir une puissance mondiale d’évaluation de la valeur thérapeutique, d’investissement massif en R&D – comme le préconise le rapport Draghi (7) – et de négociation collective face aux laboratoires (8).

L’offensive trumpienne sur les prix des médicaments n’est pas une menace à subir.

C’est un électrochoc.

Une opportunité pour repenser en profondeur notre modèle pharmaceutique, en assumant que l’accès universel aux soins et l’attractivité pour l’innovation ne sont pas des objectifs contradictoires, ils sont les deux piliers d’une même souveraineté sanitaire.

Frédéric Bizard

(1) Congressionnal research service – Most-Favored-Nation Prescription Drug Pricing Executive Order: Legal Issues – June 5, 2025

 

(2) The White House – Fact Sheet: President Donald J. Trump Announces Actions to Get Americans the Best Prices in the World for Prescription Drugs – July, 31st, 2025

(3) https://trumprx.gov – « Find the world’s lowest prices on prescription drugs » – Consulté le 30 mars 2026 : Wegovy proposé à $199 au lieu de $1 349,02, soit une remise de 85%

(4) Rand Corporation – Andrew W Mulchahy, Daniel Schwam, Susan L. Lovejoy – International Prescrition drug price comparisons -EStimate susing 2022 data

(5) Scott Biggs, Director, Supplier Services, IQVIA, Doug Long, VP, Industry Relations, IQVIA – Insight into the 2023 US pharmaceutical market – July 25, 2023

(6) PWC – Baromètre 360° de l’attractivité de la France pour l’industrie pharmaceutique – 17 juin 2025

(7) Rapport Draghi – L’avenir de la compétitivité européenne (Partie A) – Septembre 2024

(8) Pascale Gruny , Laurence Harribey – Pour une Europe du médicament au service des patients – 20 octobre 2022 – Sénat – Commission des Affaires européennes

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